Introduction :
L’Etat algérien, de par son essence jacobine, a pour réflexe vital de
centraliser tous les pouvoirs de décision, de l’élaboration à
l’exécution, de toutes natures, politique, financière, judiciaire,
militaire, policière, culturelle, cultuelle… Mais c’est sans doute dans
la sphère économique qu’il arrive à asseoir son hégémonie de sorte à
s’assurer, de façon pérenne, la dépendance de la population de ses
principaux réseaux monopolistes de distribution de biens de
consommation importés, grâce à une importante rente pétrolière,
traditionnellement des marchés occidentaux et tout récemment des
économies d’Extrême-Orient.
Reproduisant les pratiques et les
réflexes du colonialisme français, il installe une suprématie sans
partage, luttant sans merci contre toute autonomie économique régionale
en se rendant maître des activités économiques et sociales qui
constituent le socle identitaire et l’expression de la personnalité
culturelle de nombreuses régions d’Algérie. C’est le cas de la
viticulture pour l’ouest du pays, de l’agrumiculture pour la Mitidja, de
la culture des dattes pour les oasis, de l’alfa pour les régions
steppiques, de la céréaliculture pour les hauts plateaux et de
l’oléiculture pour la Kabylie.
Prenant en étau l’activité
économique par la monopolisation du financement en amont, et de l’achat
du produit final en aval, il se rend maître de l’activité s’adjugeant
le segment de l’exportation qui réalise la valeur ajoutée de toute la
branche. Quand les acteurs économiques d’une branche donnée résistent à
cet accaparement de la richesse qu’ils ont produite, l’Etat n’hésite pas
à détruire l’activité économique en question et anéantir les
savoir-faire qui transmettent, perpétuent et pérennisent socialement la
pratique économique visée.
L’oléiculture en Kabylie est
l’exemple même d’une politique de dépossession planifiée et exécutée
assidûment par l’Etat pour soumettre une population fière de ses
particularismes culturels et de ses réflexes de résistance à la
pénétration des multiples colonisateurs.
La présente contribution
au débat sur la Kabylie ne prétend pas à l’exhaustivité, mais exprime
tout l’intérêt de la question économique, centrale dans la construction
d’un projet d’autonomie régionale. Aussi l’oléiculture considérée comme
« le pétrole de la Kabylie », doit-elle être située à sa juste mesure,
par un état des lieux sans complaisance, loin de l’image d’Epinal
idéalisée et répandue par de nombreux romantiques éloignés du dur
combat populaire pour le pain quotidien.
1- La situation actuelle de l’oléiculture en Kabylie
Tazemourt,
l’olivier, est l’une des armoiries du blason identitaire de la Kabylie,
à ce titre il symbolise les valeurs du montagnard kabyle faites
d’endurance, de fidélité, d’hospitalité, de générosité, de solidarité et
d’éternelle résistance. De par sa rusticité, l’olivier est l’arbre
adapté au climat capricieux et au relief difficile de la montagne
kabyle. Aussi constitue-t-il, depuis la nuit des temps, la principale
richesse agricole de la région. De nos jours, sur les 20 millions
d’oliviers constituant le verger algérien, 12 millions sont cultivés en
Kabylie. (Bejaia: 5 millions, Tizi : 3,5 millions, Bouira : 1.5
millions, bordj : 1 million, Setif : 1 million)
Ces chiffres, importants dans l’absolu, doivent être relativisés à deux niveaux :
-
Le verger oléicole n’a pas évolué depuis l’indépendance ! Nous avions
le même verger en 1962 ! Aucune plantation nouvelle de cette culture
stratégique n’a été enregistrée depuis l’indépendance. Bien au
contraire, les milliers d’arbres emportés par les incendies et le
vieillissement n’ont pas été remplacés. Ce n’est que durant la dernière
décennie que les paysans de Kabylie ont repris en mains l’oléiculture
malgré la perte des savoir-faire et des conduites culturales
ancestrales.
- La seconde remarque concerne l’importance relative
de cette richesse naturelle. A titre comparatif, la Tunisie possède un
verger estimé à 55 millions d’oliviers, le Maroc à 40 millions
d’arbres alors que la Grèce dont la surface est comparable à celle de
la Kabylie cultive plus de 70 millions d’oliviers ! Nous sommes donc
très loin de nos voisins, et sans aucune commune mesure avec les gros
producteurs d’olives et d’huile d’olive que sont l’Espagne avec plus de
250 millions d’oliviers, l’Italie et ses 200 millions d’arbres.( Voir
tableau 1). Le conseil oléicole international (COI) a recensé plus de
900 millions d’oliviers dans le monde, dont 90% sont complantés sur le
pourtour méditerranéen et 10% entre le Moyen-Orient et l’Amérique. En
conclusion, la situation de l’olivier en Kabylie n’est pas florissante
comparée à celle de la Tunisie, de la Grèce ou du Maroc. La quantité
d’olives récoltée annuellement ne cesse de diminuer rapportée à la
population, tandis que le savoir-faire se perd à grande vitesse et que
la qualité de l’huile laisse à désirer en regard des paramètres et des
standards du marché mondial. La leçon à tirer de ce déclin est qu’en
l’état actuel des choses, la population de Kabylie ne peut vivre des
seuls revenus de l’oléiculture. La sauvegarde des savoir-faire en
matière d’oléiculture constitue la première condition de la relance
urgente de cette noble profession.
2- Les étapes de la dépossession
L’Etat
algérien est responsable de ce déclin de l’oléiculture de Kabylie et du
reste du pays. Nous donnerons dans cette partie les jalons de cette
politique de dépossession de la paysannerie kabyle entreprise sciemment
par les pouvoirs publics.
Durant la colonisation française les
gouvernements militaires et civils avaient rivalisé dans les techniques
de spoliation et de dépossession des paysans algériens de leurs
meilleures terres. Un arsenal juridique impressionnant (
Sénatus-consulte de 1863, loi Warnier de 1881, lois d’expropriation de
1899…) organisait et exécutait le transfert des terres indigènes vers
les propriétés des colons, même les terrains de parcours collectifs et
les terres des Zaouias n’avaient pas échappé au séquestre. Démanteler
la propriété collective, base économique de la tribu et saper ainsi la
cohésion de son tissu social, telle était l’objectif de l’Etat colonial.
L’introduction du salariat et de la monnaie était conditionnée par le
désintégration de la propriété collective, libérant ainsi la
main-d’œuvre paupérisée et corvéable dont avaient besoin les colons
conquérants dans leurs grosses propriétés de la Mitidja, de l’oranais et
des hautes plaines intérieures dont les monocultures alimentaient le
marché de la métropole.
En Kabylie le lien social,
particulièrement solide avait tenu jusqu’à la fin du 19ème siècle. La
défaite qui avait suivi la grande insurrection de 1871 avait sonné le
glas pour les tribus kabyles qui se disloquaient libérant les individus
qui n’avaient plus d’autre choix que vendre leur force de travail aux
colons ou dans les usines de la métropole, ce fut le début de
l’émigration vers la France après le grand exode vers les grandes villes
de l’est et de l’ouest.
A l’indépendance, l’Etat algérien, optant
pour l’idéologie socialisante, a continué dans la logique
centralisatrice jacobine coloniale pour s’assurer la main mise totale
sur toutes les régions d’Algérie, uniformisant culturellement la
mosaïque sociale, normalisant les conduites par l’unification de la
langue et le neutralisation de la diversité par une école tournée vers
le moyen-âge.
Le pouvoir algérien, pour des raisons historiques,
avait un contentieux à régler avec la région kabyle qui avait gardé son
autonomie même durant la guerre de libération ( Wilaya trois).La
rébellion de 1963 ,connue sous le nom de maquis du FFS, lui offrit le
prétexte de la répression et de la mise en pratique d’une politique de
soumission de la région par l’organisation de la dépendance économique
des populations vis-à-vis des circuits étatiques de distributions des
biens de consommation importés. Pour garantir le succès de cette
entreprise funeste, le pouvoir de Benbella s’attaqua dés 1963 à
l’autonomie économique de la région qu’assuraient les apports en
devises fortes de l’émigration et la richesse tirée de l’oléiculture,
activité structurante et colonne vertébrale de l’économie locale. (La
production d’huile d’olive de toute l‘Algérie provenait de la Kabylie)
Ne
pouvant réduire de son importance ou l’interdire, le Pouvoir d’Alger
décida de mettre la main sur cette richesse, en nationalisant dés 1964
le transport et la commercialisation de l’huile d’olive, principalement
son exportation, de sorte que toute la région produise pour les caisses
de l’Etat ! Après avoir soumis les rentes de l’émigration à la ponction
(Les mandats envoyés en Francs français, étaient perçus en dinars avec
une parité qui ne reflétait nullement le pouvoir d’achat réel des sommes
envoyées), le pouvoir algérien entama un processus de dépossession des
fellahs de Kabylie de leur principale richesse : l’huile d’olive !
Le
premier effet de la nationalisation de l’activité d’exportation fut
l’exclusion des oléifacteurs (Producteurs d’huile) du marché
mondial espace où la Kabylie avait conquis ses lettres de noblesse
(médaille à l’exposition universelle de Bruxelles en 1910 pour l’huile
de la Soummam, multiples distinctions dans les nombreuses foires
agricoles de Paris durant l’époque coloniale). Le métier de négociant
d’huile d’olive sur les places internationales fut donc interdit aux
professionnels de Kabylie dés 1964, interdiction non levée à ce jour !
Cette mesure d’apparence anodine a enclenché le processus d’abandon de
l’olivier qui a duré près d’un demi-siècle, conséquent à
l’impossibilité d’écouler l’huile d’olive produite alors en grande
quantité que le marché national ne pouvait absorber. L’Etat étant le
seul acheteur, il fixait le prix qu’il voulait et faisait des marges
substantielles sur le dos des producteurs qu’il était censé protéger !
Il organisa ainsi la paupérisation de la paysannerie kabyle et son exode
vers les grandes villes réduisant la transmission des savoir-faire
vitale pour le maintien et le développement de l’activité oléicole.
Poursuivant
dans cet élan de déstructuration de la branche oléicole, le pouvoir
algérien créa un parc de transformation étatique par l’importation et
l’installation dans les zones oléicoles les plus importantes de
Kabylie, de moulins modernes pour concurrencer les paysans sur le
terrain des coûts de production ! Ces machines automatisées à forte
capacité de transformation sont entrées en rivalité avec les vieux
pressoirs d’Aristée encore en fonction en Kabylie ajoutant une touche à
la politique de dépossession des paysans de leur principale richesse.
Dés
1970, l’olivier de Kabylie est réduit au statut d’arbre décoratif ! La
mise en place du modèle Boumédiéniste dit des « Industries
industrialisantes » avait notablement accéléré l’exode des paysans vers
les grandes villes emportant avec eux le savoir-faire et les compétences
dont se nourrissait l’activité économique locale. L’importation de
l’huile d’olive de Tunisie vint compléter cette mise à mort voulue de
l’oléiculture de Kabylie !
3- Tentatives populaires de relance et blocage de l’Etat
L’oléiculture,
principale activité structurante de l’économie locale, a connu un
déclin programmé qui a duré une cinquantaine d’années, de sorte que la
moitié du verger actuel, à l’abandon, est improductif. Les pratiques
rituelles de production ancestrales et les savoir-faire perdus n’ont
pas été remplacés par des techniques agronomiques modernes, ce qui en
soi est une autre preuve de la volonté de détruire une activité
génératrice de richesse qui fait la fierté de cette région et qui
sous-tend son autonomie économique et sociale. Aucun centre de formation
professionnelle n’enseigne la spécialité « Oléiculture » dans ses
programmes, la modernisation de la branche oléicole est mise en
veilleuse par son « oubli » dans la recherche appliquée dans les écoles
d’agronomie.
Malgré cette déchéance programmée et exécutée sur
une longue durée ; la Kabylie a conservé quelques oasis de savoir-faire,
sauvegardant des rituels et des compétences essentielles à même de
relancer la pratique oléicole dans toute la région. Dans quelques
communes, les paysans résistant au rouleau compresseur de l’Etat, ont pu
moderniser le parc de transformation et produire une huile de qualité
qui s’exporte, certes en petites quantités, mais qui rivalise avec les
meilleurs huiles européennes. Cette renaissance autonome est mal vue par
l’Etat, qui ne renonce pas à ses réflexes hégémoniques d’accaparement
de toute initiative autonome. L’Etat encourage le marché informel de
l’huile d’olive en laissant faire les pratiques de frelatage qui
sanctionnent l’huile de qualité qui a un coût de production élevé.
Dés
1995, les oléiculteurs de la Haute Soummam, se regroupent pour
conjuguer leurs efforts et relancer leur branche d’activité en
l’orientant vers la reconquête d’une place sur le marché mondial. Cette
tentative de renaissance sera vite avortée par les services du
ministère de l’agriculture qui créent avec des moyens colossaux une
association rivale avec à sa tête d’anciens apparatchiks de l’Union
Nationale des Paysans Algériens (UNPA) inféodée au parti unique. Cette
seconde association, organise chaque année, une fête folklorique durant
laquelle viennent parader les officiels, repartant avec leurs véhicules
chargés de bouteilles d’huile et de sachets de figues sèches !
En
2003, une jeune génération d’oléiculteurs, reprend l’activité en mains
et se lance dans le conditionnement de l’huile pour son exportation.
Alerté, l’Etat propose aux oléiculteurs de signer une convention avec
le conseil interprofessionnel de l’oléiculture nouvellement crée pour
honorer les accords passée avec l’union européenne. Alléchés par la
perspective de pouvoir enfin exporter leur huile,et reconquérir sur le
marché mondial l’espace que l’Etat à interdit à leurs aînés, les jeunes
oléiculteurs organisés en association se retrouvent finalement bloqués,
le ministère de l’agriculture ayant gelé la convention passée avec les
paysans !
En 2010, L’Etat programme, à l’insu des paysans, la
plantation d’un million d’hectares d’oliviers en dehors de la Kabylie,
avec une subvention de 50 millions de centimes à l’hectare ! Ce projet
exprime à lui tout seul, toute la hargne mise par l’Etat à achever
l’oléiculture en Kabylie.
Conclusion
L’Etat
algérien hyper centralisé, tel qu’il a été imposé à la nation par un
pouvoir usurpateur de l’initiative historique, ne peut tolérer le
moindre espace d’autonomie économique, soubassement de l’indépendance
sociale et culturelle, qui remettrait en cause son hégémonie politique
sur la société. Il déploie une intense énergie à s’assurer la
dépendance alimentaire de la population vis-à-vis de ses circuits de
distribution des biens manufacturés importés grâce à la rente pétrolière
qu’il monopolise par tous les moyens modernes de coercition. Pour
survivre, l’Etat jacobin algérien préfère travailler pour les économies
étrangères, se transformer en organisateur des circuits de distribution
des biens manufacturés importés que de garantir à sa population la
liberté d’entreprendre et de produire localement les richesses,
synonymes d’autonomie économique et sociale, base de toutes les libertés
culturelles et politiques.
Takerbouzt
Le 15 Avril
2011
Rachid Oulebsir
Contribution au débat sur la Kabylie : Etat des lieux et projet d’autonomie régionale
Par
Rachid OULEBSIR
Ecrivain, essayiste, chercheur en Culture populaire.
Diplômé d’études approfondies en Economie politique
des universités Paris-13-Villetaneuse et Paris-1- Panthéon Sorbonne (1978)
Les Chroniques du [CyberKabyle].